ça commence ainsi
Dans Totems de sable
par Joël Vernet, page 9-10 :
CELLE QUI N'A PAS DE NOM
" Celle qui n'a pas de nom s'en va dans la vieillesse,
offrant ses derniers jours à la folie, aux vents sauvages,
aux bruits nocturnes, à l'orage qui cogne dans sa tête,
qui cogne sans relâche, invectivant le monde et la terre.
Le monde, lui, ne répond pas. C'est dans son habitude.
Il a tant d'autres choses à faire, tant d'aventures à
traiter, tant de visites à rendre. Le monde suit son
cours à une allure bien plus folle. Pourtant, le soleil
brille sur les pierres où je suis revenu ; la pluie frappe
les vitres ; la neige recouvre les épaules ; nos pas se
perdent dans les feuilles mortes. Celle qui n'a pas de nom
est là, auprès de quelques autres, assis tout au fond
d'un couloir. La maison est très simple : il y a des
fleurs, une rare lumière pour égayer l'endroit. On entre
ici comme si l'on prenait le chemin de l'enfer. Il y a
des visages, plutôt des masques qui n'entendent plus
rien. Il y a des bouches mortes où les mots sont absents.
Mais surtout, il y a des regards, des regards que c'en
est à pleurer. D'où viennent-ils, où vont-ils, quel fil de
lumière suivent-ils ? Ce sont des yeux sans âge,
déchirés par l'horreur, noyés dans la souffrance, en panne
d'espérance. Ce sont des yeux, oui, des yeux d'êtres
vivants qui ne regardent plus. Elle est là, menue, dans
la pénombre de sa robe. Celle qui n'a pas de nom n'est
pas devenue folle. Elle a rejoint le tonnerre de l'enfance,
le tonnerre des premiers jours. Il est comme un
sourire sur sa bouche. Elle a rejoint l'attente en me
tendant ses bras amaigris par le temps. Elle a rejoint
la terre d'où s'élèvent les voix les plus justes, les voix
qui ne mentent pas. "
aux éditions FATA MORGANA
http://pagesperso-orange.fr/g.carrot/joel_vernet.htm